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Czerwiec
1991
00:06

UNE PASSION NOMMEE JANDA

UNE PASSION NOMMEE JANDA

Muse de Wajda, l’actrice polonaise est un symbole de révolte. Pour vous nous avons cuisiné l’héroïne malmenée de „L´Interrogatoire“.

La première fois que nous l’avons vue, c’était en 1977. Jeune journaliste, elle arpentait a longues enjambées les couloirs de la télévision et enquêtait nerveuse, têtue, sur la disparition de Birkut l’ouvrier modèle, le héros stalinien. C ‚était son premier film, L’Homme de marbre, et elle y fut inoubliable.
Près de quinze ans ont passé. Krystyna Janda est aujourdhui la comédienne polonaise la plus célèbre à l’étranger. En trois films (L’Homme de marbre et L’Homme de fer de Wajda et L’Interrogatoire de
Bugajski) elle est devenue l’image même de la Pologne luttant pour la liberté.
« Parce qu’on m’a fait dire et l’écran des choses politiquement importantes, mes yeux, ma bouche, mon visage sont restés attachés à un moment de l’histoire de la Pologne et à ce cinéma dit de „l’inquiétude morale”. Ce fut ma chance. ››
Une chance qu’elle a dû aider.
« Vous savez, je suis devenue comédienne par hasard. J’étais encore au lycée et je voulais être dessinatrice de mode, quand une copine m’a demandé de l´accompagner à l’examen d’entree à l’école de théatre de Varsovie. Ma copine a raté son examen et je me suis bagarrée avec les professeurs en leur disant que c’était leur faute, qu’ils l’avaient fait attendre trop longtemps, qu’elle ne pouvait plus chanter parce qu’elle avait la gorge serrée… Alors, les professeurs ont dit que ce n’était pas elle qui devait faire du théatre, mais moi.
J’ai terminé le lycée et je suis entrée a l’école de théatre. Dès la sortie, j’ai joué Le Portrait de Dorian Gray. Wajda cherchait depuis des mois l’interprète idéale pour la journaliste de L’Homme de marbre. Des amis, lui disent : „ll y a une fille, au théâtre, qui joue un rôle de garçon.” ll vient me voir et m’engage tout de suite. Pendant le tournage, et même après, tout le monde m’engueulait : „ll n’y a pas de femme comme ça.” Mais le rêve de Wajda, c’était que la nouvelle génération soit comme mon personnage: mue par une force intérieure qui la rende invincible. ››
Après L’Homme de marbre (1977), Wajda tourne Sans anesthésie. Pas de rôle prévu pour Krystyna qui, dans un autre studio, tourne un film en costumes. Arrive un taxi envoyé par Wajda qui la réclame d ‚urgence. Elle arrive donc sur le plateau de Wajda avec sa robe longue et ses faux cils.
<< Déshabille-toi, lui dit-il J’ai besoin de toi dans mon film: tu es mon porte-chance – ll ya un rôle pour moi? demande Janda – On va écrire quelque chose. – Non, les mots, ce n’est pas important. ›> Et c’est ainsi que fut improvisée la scène où, silencieuse, elle écoute parler le héros.
« Mais, une nuit – le film était presque fini – Wajda me téléphone: „Je viens de rêver que les spectateurs te croient muette. Il faut que tu parles.” Alors, il écrit la scène où, après la mort du héros, je pleure et je dis, en regardant la cuisinière à gaz: „J’ai toujours dit que c’était dangereux.” Au tournage, je fais une faute. „Ça ne fait rien, dit-il, je vais couvrir ta voix avec le bruit d’une voiture.”
A la conférence de presse, je demande à Wajda ce que je dois dire. „Ne t’inquiète pas. Laisse-moi parler. Et, après, les journalistes vont inventer ta phrase.” C’est ce qui arriva: dans les journaux, j’ai lu que jétais „l’ange de la mort”, “la conscience de la nation polonaise”… On a beaucoup ri, lui et moi. On croit que Wajda se prend au sérieux. Ce n’est pas vrai. ››
Avec lui, Krystyna Janda tourne encore Le Chef d’orchestre (1980) et L’Homme de fer (1981).
« Wajda disait que j´étais le garçon le plus doué du cinéma polonais. Aussi, ne songeait-il pas à me donner un rôle dans Le Chef d’orchestre. Mais, un jour, il est venu chez moi et m’a vu jouer avec ma fille. Du coup, il a renoncé à chercher une autre comédienne: il avait découvert que j’étais une femme et s’en est souvenu dans L’Homme de fer. ››
Krystyna Janda joue autant avec son corps qu’avec son visage. Or, dans Le Décalogue 2 de Kieslowski, elle nous apparaît d’abord immobile. Elle fume sur un palier près d ‚une fenêtre.
« Kieslowski m’avait interdit de bouger. Mais cet effort intense que je m’imposais, on le sentait et c’était une autre façon de bouger. Beaucoup plus forte. ››
Son dernier film politique, Krystyna Janda l’a tourné en 1982 Interdit huit ans, diffusé clandestinement en cassette, L’interrogatoire témoigne de ce qui se passait en Pologne en 1951.
« Ni Ryszard Bugajski, le réalisateur, ni moi, n’étions nés à cette époque. Nous avons dû nous faire conseiller par les deux femmes qui ont inspiré mon personnage. On a reproché parfois au film d’être trop violent. Mais, ceux qui ont connu cette période nous reprochent au contraire de n’en dire pas plus. Quand j’ai montré L’interrogatoire a ma fille, elle m’a dit: „Oh maman, je n’y crois pas. Je crois plus à E.T..” Pour elle, c’est de la science-fiction. C’est pour elle, pour tous les moins de vingt ans, que nous avons tourné ce film. Pour qu’ils sachent et n’oublient pas.
Je n’aurais jamais cru que, de mon vivant, L’lnterrogatoire sortirait. S’il n’existe plus de censure politique en Pologne, une autre censure est apparue: celle de l’Eglise. A la campagne, on accepte volontiers ses diktats. Mais, à Varsovie, 70 % des gens disent que l’Eglise n’a pas à s’occuper de politique. Les jeunes sont furieux à
cause de son moralisme et les murs sont couverts de graffitis contre elle.
J’habite un petit village à côté de Varsovie et, quand j’étais enceinte, j’y passais mes journées. Or, certains jours, le café et le salon de coiffure étaient pleins de jeunes filles. Pas de place. Je me suis renseignée: c’était le jour d’instruction religieuse dans les deux lycées du village. ››

Propos recueillis par
CLAUDE-MARIE TREMOIS

TÉLÉRAMA Nr 2161 – 12.06.1991
Strona 39

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